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Title: Abstraction Naturelle

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### Le Biomimétisme
La nature présente un vaste écosystème qui s’est crée il y a 3,8 milliards d’années. Depuis, elle s’est ajustée et a développé diverses espèces animales et végétales ayant chacune leurs fonctionnalités de survie tout en contribuant à un écosystème plus vaste. Naturellement, l’homme s’est tourné vers cette source d’inspiration abondante, pour des questions tant formelles que fonctionnelles. Il s’agit d’observer un phénomène biophysique, d’admirer la perfection de la nature et de l’imiter. C’est une forme d’extraction de connaissance de la nature. 
Cependant, si l’on se réfère à la Théorie darwinienne, la question d’esthétique n’existe pas dans la nature : toute forme fait sens et permet la survie de l’espèce. Autrement dit, sans fonction, il n’y a pas de forme, et sans forme il n’y a pas de fonction. Sa survie dépend alors de sa capacité d’adaptation, et de sa qualité d’innovation. Durant des milliards d’années d’évolution généalogique, un écosystème complexe persiste, habité de formes de vie très diverses. En tant qu’humains, nous apprécions toutefois l’esthétique d’une fleur, d’un paysage, d’un cristal, etc.. Je n’aborderai pas davantage cette relation entre l’esthétique et le fonctionnel qu’on trouve dans la nature, mais il est intéressant de noter que l’humain attache effectivement un critère de beauté à la nature. Ernst Haeckel a illustré de nombreuses créatures de la faune et flore aquatique marine de manière à faire ressortir les motifs et répétitions esthétiques. 

> Il ne s’agit pas d’imiter la nature mais de travailler comme elle.
- P. Picasso

> La vie existe sur cette Terre depuis 3 milliards huit-cent millions d’années, elle a eu le temps de s’y adapter au mieux.
- Janine Benyus, citation issue de (ref:arte-biomimetisme text: Le biomimétisme : Naturellement Génial)

### Réalisme Fonctionnel
Le biomimétisme s’applique d’ailleurs à de nombreux secteurs comme le design, l’architecture, l’aviation, etc. et également le numérique. Cette pratique a sûrement joué un rôle important dans le développement de l’ordinateur. J’ai précédemment expliqué en quoi l’on reproduit l’apparence du réel pour l’inclure dans le monde numérique ; mais le numérique suscite également un intérêt pour un réalisme fonctionnel. On a effectivement créé des ‘abstractions’ de phénomènes naturels qu’on a ensuite codifiés en langage machine pour le reproduire virtuellement. Ainsi, nos fichiers sont par exemple organisés dans une structure en arborescence, l’architecture de l’ordinateur est calquée sur celui du cerveau humain, on s’est inspiré du comportement synaptique, on retrouve des itérations, etc.  L’ordinateur reproduit non pas une apparence, mais le fonctionnement d’un système, un algorithme ou une logique issu du domaine naturel.
L’avantage de comprendre le fonctionnement ‘interne’ d’une composante de la nature permet également de l’ajuster et de l’améliorer pour qu’il convienne à nos usages. L’ordinateur est une sorte de copie mutée d’une petite partie de la Nature réelle. Bien que l’ordinateur (à l’échelle individuelle) ne présente pas un écosystème aussi vaste que la Nature, on pourrait comparer le numérique à une sorte nature mathématique expérimentale dans laquelle les créatures n’évoluent pas selon un critère de survie durable, mais plutôt selon un critère d’utilité humaine.

### Art et Biomimétisme
Décrire le comportement naturel à travers l’art n’est pas une pratique nouvelle ; de nombreux artistes ont conscience de la complexité parfaite de la nature. Da Vinci réalisait des dessins de cours d’eau pour analyser les lois physiques qui l’animent. (ref: gaudi-sagrada-familia text: Gaudi) essayait d'imaginer comment la nature s'y prendrait si elle devait créer à sa place. Rembrandt dissequait le corps humain pour mieux connaitre l’anatomie interne du corps et découvrir son fonctionnement. La curiosité de l’artiste et sa capacité à s’intéresser à des systèmes complexes sont sûrement ce qui l’emmène régulièrement à observer la Nature et les phénomènes physiques et chimiques. Le mouvement d’Art Nouveau joue abondement sur les motifs floraux et s’inspire de la nature pour volontairement se détacher des formes trop rectilignes et angulaires dans un but ergonomique et esthétique. Jurgis Baltrusaitis se réapproprie l'esthétique des « (ref: jurgis-baltrusaitis-pierres-imagees text: pierres imagées) » pour la romancer et « faire découvrir une seconde vue des choses intelligibles ». Les artistes s’emparent donc du biomimétisme, essentiellement pour des fins formelles et esthétiques. Ils ont la capacité à décrypter la réalité et nous la donner à voir dans un autre contexte en modifiant certaines règles empruntées à la Nature avec d’autres règles plus fictives. Le tout forme un discours artistique.

Il est intéressant de noter que le biomimétisme ne s’applique pas uniquement à l’art numérique. Burri, par exemple, est tout à fait dans cette démarche-là. Dans la série Cretti, il a analysé le phénomène de craquellement naturel pour pouvoir l’accentuer jusqu’à obtenir une image satisfaisante. Il a également développé une technique de modelage pour figer le volume dans le temps, et le rendre de couleur unie afin d’accentuer le relief. À la manière des artistes numériques, il a utilisé un phénomène naturel à des fins artistiques.

> He encouraged the ground to fissure in patterns and helter-skelter episodes over a period of hours or days, depending on the amounts of water and binder in the admixture and the thickness of its application. In some respects the Cretti are self-making artworks that “perform” their compositions as they dry.
- Le musée Guggenheim à propos d’(ref: alberto-burri text: Alberto Burri).

> It’s a virtual form but [it] has biological characteristics.
- William Latham, (ref: latham-tedx-oxford text: TEDx Oxford).

> The natural world is fantasticly rich.
- William Latham, (ref: latham-tedx-oxford text: TEDx Oxford).

### Capacité de simulation
En revanche, le numérique permet de le reproduire en fonction du temps (ou autres paramètres). Il ne s’agit alors plus de reproduire le résultat final d’un comportement, mais de le reproduire dans son intégrité fonctionnelle. Pour cela, il faut cependant en connaitre l’équation ou l’algorithme se cachant derrière ce que l’on perçoit. Contrairement à la Nature organique, l’art numérique n’a pas eu 13.8 milliards d’années d’évolution. Cependant, cette nature virtuelle a su progresser plus vite en copiant des systèmes simples existants chez les organismes et phénomènes naturels. C’est comme une forme de tricherie dans le modèle de l’évolution darwinienne.

On a aujourd’hui identifié une base de données considérable d’abstractions naturelles mécaniques. Les projets artistiques dans mes références témoignent de cette variété.

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Transition: 

Les caractéristiques esthétiques et mécaniques, choisies pour des raisons fonctionnelles et plastiques fortes, sont empruntées à la nature avant d’être simplifiées, modifiées et remixées par l’artiste. À l’aide d’abstractions, le numérique lui permet de traduire le monde vivant dans toute sa vivacité, son dynamisme et, dans une certaine mesure, sa complexité.
Personnellement je suis toujours en admiration devant cette complexité naturelle toujours croissante à nos yeux. Face à cette base de connaissances en constante évolution, je ressens une certaine sagacité ou une sorte de dimension mystique qui me pousse continuellement à explorer davantage ce domaine. Il y a encore beaucoup de merveilles esthétiques et/ou fonctionnelles à découvrir ; et encore plus à exploiter.

> This encompasses both a new process of knowledge and a new practice, allowing for the creation of “abstracts” rather than abstractions —abstract models. It entails a whole hybrid esthetics, with models that may be borrowed from biology and brain sciences, altering the relationship between art and science and art and nature. But image-making is also “globalized,” challenging borders and certain geographical separations, for example, between the east and the west, with all of its Orientalist notions. A vast intersection of practices is now shattering old metaphysical dualisms and institutional logic.
- Buci-Glucksmann, Christine, Interview par Emanuele Quinz : _For an Esthetics of the Ephemeral_, http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=314&lang=pt, consulté le 11-10-2015

Comment d’une simplicité aussi radicale et rationnelle peuvent émerger des fonctionnements plus complexes ?